Thriller

Thriller

samedi 31 octobre 2015

LÉGITIME VIOLENCE

Rolling thunder. De John Flynn.
États-Unis. 1977. 1h39 (montage original).
Starring : William Devane, Tommy Lee Jones & Linda Haynes.


1973. San Antonio, Texas. Prisonniers de guerre au Vietnam, le Major Charles Rane (William Devane) et le Caporal Johnny Vohden (Tommy Lee Jones) rentrent enfin au bercail. Après sept ans d'absence, les deux hommes retrouvent leur famille respective et se séparent en emportant avec eux des cicatrices qui ne s'effaceront jamais. Considéré comme un héros, Rane reçoit une récompense de la part d'un supermarché local : une mallette contenant plus de deux mille dollars en pièces d'argent. Ce butin attire la convoitise d'une bande de malfrat qui entre par effraction chez le vétéran. Et pour rendre ce dernier plus coopératif, ces enflures lui foutent la main droite dans le broyeur de l'évier. Pire, ils flinguent sa femme et son fils sous ses yeux et l'achèvent d'une bastos dans le buffet. Mais le Major Charles Rane survit à cette tragédie. Patiemment, il apprend à se servir de la prothèse à crochet qui remplace dorénavant son membre disparu. Patiemment, il bichonne son fusil à canon scié. Patiemment, il rumine sa vengeance. Avec l'aide de Linda Forchet (Linda Haynes), une serveuse amoureuse de lui, l'ancien combattant file vers le Mexique, là où se cachent les fumiers qui lui ont pris tout ce qu'il lui restait. Et pour abattre les loups dans leur tanière, Vohden ne sera pas de trop... Le titre original du film de John Flynn renvoie à l'Opération Rolling Thunder, une campagne de bombardement intensif menée par l'U.S. Air Force durant la guerre du Vietnam. Le blaze français, Légitime violence est plus convenu et appartient également à une œuvrette de Serge Leroy sortie en 1982, et dans laquelle Claude Brasseur se la joue Charles Bronson. Présenté au Festival du cinéma américain de Deauville en 1977, le Légitime violence version Flynn n’intéresse pas les salles parisiennes et doit se contenter d'une discrète distribution provinciale en 1978. Dès 1984, les spectateurs de la capitale peuvent enfin se rattraper avec la VHS de chez RCV qui propose une copie de Rolling thunder délestée de quelques minutes (certains dialogues sont notamment écourtés). Et depuis l'été dernier, l'éditeur Wild Side permet de (re)découvrir la version intégrale de ce petit classique des furieuses 70's. L'amateur de revenge flick ne peut qu'avoir la banane devant ce combo dvd/blu-ray accompagné d'un bouquin instructif (et bourré de photos inédites) de Philippe Garnier.

À l'origine de Légitime violence, il y a un script de Paul Schrader qui, après avoir pondu les scénarios de Yakuza (Sydney Pollack, 1974) et Taxi driver (Martin Scorsese, 1976) compte bien en profiter pour faire ses premiers pas derrière la caméra. Mais le producteur Lawrence Gordon lui préfère le plus expérimenté John Flynn (dont c'est ici la quatrième réalisation, quatre ans après son polar tough guy The outfit). Ce changement en amène un autre, celui opéré sur le travail de Schrader, jugé trop nihiliste pour être mis en image tel quel (à l'origine, Rane est un raciste s'en prenant à la communauté mexicaine de son bled). Néanmoins, cette réécriture effectuée par Heywood Gould (Ces garçons qui venaient du Brésil, Le policeman) a un effet bénéfique sur les personnages qui, du même coup, s'en retrouvent tous étoffés. Ce qui donne à Légitime violence une véritable profondeur psychologique qui - liée à la direction d'acteur précise et à la mise en scène rigoureuse de Flynn - marie parfaitement le fond avec la forme. Concis et subtil, le style du cinéaste ne requiert que quelques regards et quelques mots pour faire parler ses protagonistes. Une démarche efficace, bien plus payante qu'une tonne de blablas. Le septième art est une affaire d'images, on a parfois tendance à l'oublier. Dès les premières minutes (celles du comité d'accueil attendant nos héros à l'aéroport, avec la fanfare et tout le toutim) le caractère trouble, voire instable du duo Rane/Vohden se devine dans leurs yeux. La guerre a éteint leur âme. Pour sauver les apparences, les deux hommes cachent toute l'horreur de ce qu'ils ont enduré derrière leurs lunettes de soleil (Vohden : "Ça m'emmerde de voir tout ces gens..." Rane : "Fais comme moi, mets tes lunettes"). Désormais incapable de la moindre émotion, le Major Charles Rane ne réagit pas quand sa femme lui avoue son infidélité et son désir de rupture. La douleur, il maîtrise. Il a connu pire. Et il connaîtra pire. Le bidasse a même développé une tendance au masochisme durant sa longue détention. Pour supporter cette épreuve, il dit avoir appris à "aimer la corde" avec laquelle l'ennemi le ligotait pour le torturer. Sociopathe en devenir, Rane évoque un autre antihéros créé par Schrader : le Travis Bickle du fameux Taxi driver. Un autre rescapé de l'enfer vert ayant laissé sa santé mentale à l'autre bout du monde et ramené avec lui un goût latent pour la violence et la mort. Tout comme le chauffeur insomniaque de 76, le Major est largué par une société qui a avancé sans lui et où il n'a plus sa place. L'armée en a fait une machine à tuer, un malade. La vie civile ne changera rien.

Avec son faciès buriné et son air taciturne, William Devane en impose autant qu'un Clint Eastwood. L'acteur livre ici une composition à la sobriété exemplaire. Il n'a pas besoin d'en faire trop pour rendre palpable cette colère et ce désespoir qui se cachent au fond de son personnage. Même constat pour le jeune Tommy Lee Jones qui donne l'impression d'être un volcan menaçant à tout moment d'entrer en éruption. Dans un rôle presque secondaire, le charisme du futur Dwight McClusky de Tueurs nés est déjà évident. Dans Rolling thunder, des gueules, il y en a d'autres. Parmi les crapules formant la bande responsable du meurtre des proches de Rane, on retrouve James Best (surtout connu pour la série Shérif, fais-moi peur) et Luke Askew (que l'on peut remarquer dans Luke la main froide, Easy rider ou encore Pat Garrett et Billy le kid). Sans oublier Paul A. Partain, le gars en fauteuil roulant du Massacre à la tronçonneuse de 1974, qui joue ici le "beau-frère" du Caporal Vohden. Des trognes masculines qui laissent tout de même une place de choix à Linda Haynes, la détentrice du premier rôle féminin de Légitime violence. Au lieu d'en faire un simple faire-valoir, le scénario lui offre un passé (elle a été élevée par un père militaire et a grandi avec les armes à feu) qui, par la même occasion, éclaire un peu plus son présent (son attirance pour le Major ne serait donc pas anodine). Elle participe même à l'action lors du deuxième acte en aidant Charles Rane à appâter ses proies. La comédienne se distingue également dans le passage le plus poignant du film. Au petit matin, dans un motel, Linda se réveille seule dans son lit et constate l'absence de Rane. Ce dernier est parti aux aurores en revêtant son uniforme et sans dire un mot. Elle se lève, avance jusqu'à l'entrée, ouvre la porte. La voiture de son amant fantomatique a disparu. Sa tête balaye l'horizon. Il n'y a rien ni personne. Indifférent aux évènements, le soleil diffuse sa lumière et illumine le vide. Linda rentre, s'assied sur le lit, compose le numéro de la police puis raccroche au nez de son interlocuteur... La veille, elle avait presque réussi à convaincre Rane d'enterrer ses flingues dans le désert et de s'enfuir très loin, en Alaska par exemple. Mais le Grand Nord restera un rêve à tout jamais figé dans la glace... À travers cette séquence "crève-cœur", la solitude de Linda semble prendre un tour définitif et inconsolable.

Dans Rolling thunder, l'intime s'oppose à la grande Histoire et accouche d'une vérité que l'Amérique ne veut ni voir ni entendre. Le regard que porte l'œuvre de John Flynn sur la guerre du Vietnam est aussi amer que critique et anticipe d'un an ou deux la vietsploitation (de luxe, pas la bisseuse) de la fin des seventies (Voyage au bout de l'enfer, 1978; Le retour, 1978; Le merdier, 1978; Apocalypse now, 1979). Totalement en décalage avec le reste, la chanson patriotique (et sirupeuse) "San Antone" souligne toute l'ironie cruelle du destin de Rane, qui subira dans son pays bien-aimé un châtiment pire que l'enfer vert. Le danger n'a pas de frontière et la violence impose sa loi sur la terre entière. La paix est une illusion pour qui verse le premier sang : à l'instar du Major, John Rambo (rejeté, agressé, pourchassé et torturé par l'Oncle Sam dans le chef-d'œuvre de Ted Kotcheff) ne pourra jamais se réinsérer dans la société, retrouver une vie normale. Du fin fond des États-Unis comme à l'autre bout du monde, la guerre continue. Pour le héros de Légitime violence, l'exécution de son gamin et de son épouse n'est que le prolongement d'un conflit s'accrochant à lui comme une merde sous ses grolles. Traumatisé et incurable, il se voit sans cesse persécuter par ses geôliers (ce que révèlent des flashbacks en noir en blanc, accompagnés par des bruits de pas cadencés) et finit par faire l'amalgame entre ses ennemis vietnamiens et les assassins de sa famille. Psychologiquement touché, Charles Rane l'est aussi physiquement, la mutilation dont il est victime le rendant handicapé mais pas moins vénère (à l'image du sabreur manchot dans la trilogie des "One-armed swordsman" de Chang Cheh). La fameuse scène du "broyeur" n'a d'ailleurs rien perdu de sa force viscérale, même si elle a été pas mal édulcorée lors du montage final (les effets gores ont été biffés suite à une projection test désastreuse). La suggestion n'enlève rien à la douleur extrême qui se lit sur le visage de William Devane. John Flynn se rattrape avec un gunfight final situé dans un bordel profondément enfoncé dans le trou du cul du Mexique. Avant d'ouvrir les hostilités, la tension monte jusqu'à ce que la violence explose dans un feu d'artifice de plomb digne d'un Peckinpah. Le tempo s'emballe et la sauvagerie libère nos deux fantassins en préretraite. Retrouvant le sourire, Tommy Lee Jones prend son pied en tirant dans le tas. Ivre de vengeance, Devane n'en demeure pas moins impitoyable et shoote ses adversaires sans sommation, sans émotion.  Un job de tête brûlée dans lequel se manifeste tout le savoir-faire de Flynn en matière d'action (le découpage de la séquence est remarquable). Tenant autant du drame psychologique que du western urbain, Rolling thunder est certainement le meilleur film de son auteur (avec Pacte avec un tueur, également dispo chez Wild Side) et un modèle de série B méchamment badass.


William Devane dans Rolling thunder :
sa pétoire s'apprête à faire jaillir l'éclair de la vengeance.
 

13 commentaires:

  1. Rah loupé lors de la rétrospective John Flynn à la Cinémathèque en juillet dernier. Damned :-(

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ah, dommage (j'aurais bien voulu y être aussi...) ! Tes mirettes finiront bien par se poser sur Rolling thunder, je n'en doute pas. Merci pour ta lecture, en tout cas.

      Supprimer
  2. J'avoue que je ne connaissais pas ce rolling thunder, visiblement indispensable, et qui s'impose comme une oeuvre d'avant garde. J'en prends bonne note en tout cas !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je te recommande vivement ce classique du revenge movie des 70's. Il mérite amplement de figurer dans Cinéma Choc !

      Supprimer
  3. J'ai eu la chance de le voir en salle lors de la rétrospective de John Flynn à la Cinémathèque. Très bon billet Max, complet et documenté, pour ce film qui révèle aussi le personnage mutique de Tommy Lee Jones (la scène du repas où sans dire on comprend son envie de fuir). J'ai peut-être quelques réserves sur le film que j'aurai aimé plus dans l'action, à l'instar du climax opératique à la Peckinpah. Mais, je suis content d'avoir découvert ce réal (je connaissais "Pacte avec un tueur". Sinon, je te conseille aussi "Les massacreurs de Brooklyn" avec Jan Michael Vincent. Très bis dans son déroulé mais vraiment excellent pour moi.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Roggy ! C'est une bonne chose que la Cinémathèque ait rendu hommage à John Flynn, un cinéaste discret dont la filmo mérite d'être (re)découverte. Je n'ai d'ailleurs toujours pas vu Les massacreurs de Brooklyn, va falloir que j'y remédie !

      Supprimer
  4. A la lecture de la chronique (excellente par ailleurs), je n'en doute absolument pas !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Content que ma petite bafouille t'ait plu, Alice. Et Rolling thunder : bientôt sur Cinéma Choc, donc.

      Supprimer
  5. Bientôt je ne pense pas. Déjà faut que je trouve le film ou que je l'achète. Et j'ai déjà tant de films à visionner. Mais il fait partie de cette longue liste que j'approvisionne régulièrement

    RépondreSupprimer
  6. Honte sur moi mais je ne l'ai jamais vu... Mais je vais profiter de sa sortie récente en dvd pour le voir, surtout que ce beau texte, comme d'hab chez Maxou, donne bien envie de prendre les armes et de s'y frotter! Bien joué, l'ami !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Cool, tu me diras ce que tu en penses. Dirty Rigs va agiter les flinguos ! En plus, l'édition Wild Side est l'écrin idéal pour découvrir Rolling thunder. Merci beaucoup pour ton commentaire, en tout cas !

      Supprimer
  7. Bon dieu je garde un excellent souvenir de Pacte avec un Tueur, qui a marqué le début mon amitié univoque avec James Woods. Alléchant !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Pacte avec un tueur est effectivement l'un des meilleurs James Woods, avec Videodrome, Il était une fois en Amérique, Salvador et Vampires ! Et merci pour ta lecture, cher Z.

      Supprimer