Thriller

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dimanche 11 octobre 2015

LE VENIN DE LA PEUR

Una lucertola con la pelle di donna. De Lucio Fulci.
Italie/Espagne/France. 1971. 1h42.
Starring : Florinda Bolkan, Jean Sorel & Anita Strindberg.


ATTENZIONE SPOILER !

Je n'irai pas par quatre chemins : Le venin de la peur est un chef-d’œuvre. Et pourtant, les voies menant à ce délicieux poison sont multiples et sa toxicité devient une drogue au fur et à mesure que l'on pénètre ses secrets. Le lézard à la peau de femme rampe dans notre esprit et crache son énigme dans nos artères. Il est impossible de résister à cette mystérieuse chimère nous invitant à caresser sa rugueuse enveloppe charnelle. Le contact donne le vertige, la contamination est totale, l’addiction inévitable. Le réel fuit tel un filet d'eau se jetant dans la rivière des songes. Le sol se dérobe sous nos pieds comme le montre la première séquence suivant le générique d'ouverture. Carol Hammond (Florinda Bolkan) tente de se frayer un chemin parmi une foule d'individus habillés puis nus, et tombe dans le lit d'une autre femme avec qui elle s'étreint ardemment... Ce passage, un rêve remonté à la surface, n'est autre que la manifestation d'un désir refoulé, celui de Carol pour sa voisine hippie, Julia Durer (Anita Strindberg). C'est du moins l'analyse de son psychiatre, le Dr Kerr (George Rigaud). Au fond d'elle-même, Carol souhaite s'échapper de son confort bourgeois pour épouser le mode de vie libre et dissolu de Julia. Le second rêve que la patiente décrit à son médecin se révèle beaucoup plus troublant. Cette fois-ci, la miss Hammond plante plusieurs coups de couteau dans la poitrine de la miss Durer. Problème : le cauchemar est devenu réalité puisque le meurtre a vraiment eu lieu. Tous les soupçons se portent naturellement sur Carol qui affirme être étrangère à cette tragédie. Si Frank Hammond (Jean Sorel), son mari distant, n'est pas d'un grand soutien, la présumée coupable peut néanmoins compter sur son père, Edmond Brighton (Leo Genn), un avocat réputé ayant bien l'intention de disculper sa fille. Et tandis que l'inspecteur Corvin (Stanley Baker) s'empare de l'enquête, la folie gagne insidieusement l'esprit de Carol...

Après une première expérience dans le giallo (le déjà remarquable Perversion story, 1969), Lucio Fulci signe avec Le venin de la peur un über-giallo, une pure œuvre d'art qui dépasse les limites du genre. De prime abord, le film semble s'inscrire dans la droite lignée du thriller à la Umberto Lenzi (Si douces, si perverses) ou Sergio Martino (La queue du scorpion). Comme chez les voisins, l'intrigue du "Venin" s'articule autour d'une machination dont les mécanismes vont être démontés au fil du récit. Le scénario, écrit à plusieurs paluches, entortille le spectateur et le manipule à coup de fausses pistes et autres rebondissements qui tuent. Le procédé n'entame jamais la cohérence de l'ensemble, un exploit étant donné la nature tarabiscotée du script. Pas étonnant, dès lors, que le twist final fasse l'effet d'une bombe ! Une révélation qui clôture un suspense schizo qui - pendant plus de cent minutes - a semé le doute, répandu le chaos et remis en cause le sens de ce que nous voyons. Que se cache-t-il derrière les yeux languissants de Carol ? Dans cette affaire, est-elle la victime ou le bourreau ? Comme chez Roman Polanski (cf. la trilogie parano Répulsion, Rosemary's baby et Le locataire), le flou s'installe entre la réalité et le fantasme, l'héroïne étant prise dans une spirale aux courbes aussi tranchantes qu'une lame. Mais alors que nous croyons être en terrain plus ou moins connu, les dernières minutes de Una lucertola con la pelle di donna viennent contredire nos certitudes. Jusque-là tout accusait la signora Hammond, sa vie était même en danger. Seulement voilà, ses motivations profondes remontent à la surface et dévoilent son vrai visage : celui d'un assassin doublé d'une nantie frustrée et prête à tout pour s'évader d'un foyer qui la délaisse. Un désir d'émancipation qui passe par le meurtre et impacte directement les membres d'une famille viciée par le mensonge et l'ennui.


Lucio Fulci fait de Carol la protagoniste la plus rusée et la plus perverse de l'histoire. De par son intelligence diabolique, elle domine son entourage et se moque de la médiocrité de ceux qui voudraient bien contrôler son existence, penser et parler à sa place. Son psy tombe dans le panneau, son mec infidèle ne pige rien à la situation, son père - qui finit par découvrir le pot aux roses - devient son complice par amour parental, ce qui précipitera sa chute. Si la soi-disant "élite" de la société se montre aussi hypocrite que fallacieuse, les babas cool ne valent pas mieux, leurs membres n'étant plus vraiment en phase avec leurs idéaux (la cupidité touche même les plus réfractaires au capitalisme). Toutefois, il est bien dommage que la victoire in extremis du flic interprété par Stanley Baker (il est le seul à déjouer le plan de notre mystificatrice) vienne briser l'omnipotence de Carol, cette conclusion en forme de happy end altérant la noirceur (plus précisément la misanthropie) du réalisateur de La guerre des gangs. La "méchante" se fait embarquer, le bien l'emporte sur le mal. Une concession faite à la morale qui n'empêche pas Le venin de la peur de briller dans les ténèbres et de permettre à Florinda Bolkan de sublimer la dualité de son personnage. L'actrice brésilienne dissimule l'âme obscure d'une psychopathe derrière la beauté froide - mais aussi fragile - d'une femme du monde. À l'instar d'Edwige Fenech dans Toutes les couleurs du vice et L'étrange vice de madame Wardh, la Bolkan passe la plupart de son temps à fuir l'abîme de la démence et de la mort. Le regard égaré dans la nuit, elle fait glisser sa splendeur sur le fil d'un rasoir qui ne demande qu'à lui rendre hommage. Mais dans Una lucertola con la pelle di donna, la scream queen s'avère être aussi une femme fatale dont le machiavélisme a sans doute inspiré la Sharon Stone de Basic instinct ou la Rosamund Pike de Gone girl. Une jolie performance pour un film qui en compte bien d'autres.

À commencer par la mise en image de Lucio Fulci qui - pour la première fois - laisse libre cours à son inventivité érotico-morbide. Après une flopée de comédies (essentiellement pour le duo Franco et Ciccio), un western plus cruel que la moyenne (Le temps du massacre, 1966), un giallo jazzy et retors (Perversion story, 1969) et une tragédie historique faite de larmes et de tripes (Beatrice Cenci, 1969), le cinéaste confirme et affine le style qui sera le sien pour les années à venir. Dans Le venin de la peur, ce mélange d'onirisme, de sensualité et d'horreur atteint déjà son apogée. Les idées les plus dingues matérialisent à l'écran la psyché malade de Carol et accouchent de séquences que l'on croirait élaborées sous LSD. Un cygne géant s'échappe d'un tableau de Salvador Dali pour étendre son ombre menaçante sur Florinda Bolkan et tenter de la boulotter... Un cauchemar rendu possible par les trucages mécaniques de Carlo Rambaldi, également à l’œuvre dans LA scène choc du film : la découverte des chiens éventrés dans le labo d'une clinique. Une fulgurance gore qui arrive comme un coup de boule et annonce les débordements graphiques des succès fulciens à venir (L'enfer des zombies, Frayeurs, L'au-delà...). Excès oui, mais aussi maîtrise. Car le langage cinématographique du père Lucio reste un bel exemple de maestria et d'audace, la mise en scène se distinguant par une facture à la fois très libre (caméra portée, zoom, plan oblique) et sophistiquée (split screen, cadrage et montage au cordeau). Si l'auteur de Una lucertola con la pelle di donna se plaît visiblement à exploser les codes, flinguer les conventions, éclater les règles, sa démarche n'assassine nullement le giallo, Fulci étant souvent taxé de "terroriste des genres". Bon, je chipote un peu, j'ai bien compris l'idée, mais le terme "terroriste" me semble bien trop négatif pour désigner un acte avant tout artistique. Néanmoins, je suis bien d'accord pour dire que Le venin de la peur est une "bombe". Aujourd'hui, ce joyau fascinant projette encore son éclat sur les mirettes des cinéphages grâce au Chat qui fume et à son exceptionnel combo dvd, blu-ray et même cd (la BO éthérée et atmosphérique de Morricone n'est pas oubliée). L'édition de notre matou préféré se montre en tout point exemplaire (la richesse des bonus est là pour en témoigner : entretien avec Anita Strindberg et Jean Sorel, analyses aux p'tits oignons, le film en mode VHS...) et se doit de figurer fièrement sur nos étagères. Le grand Lucio Fulci mérite ce qu'il y a de mieux, et c'est largement le cas ici.


DVD disponible chez Le Chat Qui Fume.

Si comme Jonathan et Jennifer, vous avez vous aussi l'amour du Rigs, il ne vous reste plus qu'à lire la chronique de Una lucertola con la pelle di donna sur Toxic Crypt.


Pose langoureuse pour Florinda Bolkan dans Le venin de la peur :
"une rose magnifique aux effluves sanglantes" Tony Kusiner, L'illusion.
 

12 commentaires:

  1. Superbe chro mon ami! Ton style, ton lyrisme colle a merveille avec ce joyau fulcien! Et comme toujours avec toi, ce que tu parles bien des femmes! Grand merci pour le lien également :)

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    1. Je t'en prie, il est tout à fait normal de partager la bonne parole ! Et merci beaucoup pour tes compliments sur cette chronique tardive...

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  2. J'avoue que je n'ai pas vu ce film de Lucio Fulci, mais la chronique, ainsi que la première photo, m'encouragent à le découvrir

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    1. N'hésite pas Alice, ce "venin" fait partie des chefs-d’œuvre de Fulci et mérite sa critique sur Cinéma Choc !

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  3. Très bien : de toute façon, je l'ai noté dans ma (très) longue liste de films à voir

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  4. Très bonne chronique (et belle déclaration à Lucio) pour un film retors et superbement maîtrisé, tant du point de vue du récit, qui articule parfaitement l'enquête et le machiavélisme rigide de l'héroïne (demandant une seconde vision pour l'apprécier vraiment), que de la mise en scène, d'un onirisme sensuel et horrifique, qui rend complètement poreuse la frontière entre le rêve et la réalité. Et l'affiche introductive est superbe !

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    1. Salut Nola, ton commentaire résume parfaitement Le venin de la peur. Heureux de savoir qu'une aussi belle plume que la tienne apprécie ce film à sa juste valeur. Et merci beaucoup pour ton message !

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  5. Quand ta prose se fait poésie ton texte est encore plus beau. Magnifique chronique (comme d'hab) de ce giallo qu'il faut absolument que je rattrape. Avec une plume comme la tienne, il faut vraiment que tu nous en donnes plus Max. A bientôt l'ami.

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    1. Bonsoir Roggy et merci pour ce très sympathique message. J'ai un peu traîné avec cet article mais je ne pouvais pas me détourner de ce venin de la peur. C'est du giallo haut de gamme ! J'espère que tu pourras le découvrir très prochainement.

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  6. Joli texte !... Le Chat qui Fume :-)

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