Thriller

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lundi 7 septembre 2015

WES CRAVEN (1939-2015)



Jamais rassasiée, cette garce de grande faucheuse s'en prend maintenant à la génération des "Masters of Horror" (les George A. Romero, Tobe Hooper, John Carpenter, David Cronenberg, Joe Dante : toute notre culture, quoi), ceux qui - dans les années 70, 80 - ont inventé l'épouvante moderne. La mort de Wes Craven ne peut donc laisser indifférent les cinéphiles ayant grandi (et vieilli) avec ses œuvres. Saloperie de tumeur au cerveau qui vient de nous arracher l'un des plus grands magiciens du genre...

C'est avec un véritable choc cinématographique que Wesley Earl Craven débute sa carrière de cinéaste. La dernière maison sur la gauche (1972) est une péloche underground bricolée par des inconnus fauchés mais qui en veulent. À sa sortie, la bête traumatise son public et fait même chier l'Angleterre dans son froc  (le film y est interdit et jugé trop nasty par une poignée de peine-à-jouir). En revisitant La source d'Ingmar Bergman, Craven et son producteur Sean S. Cunningham (huit ans avant sa baignade à Crystal Lake) inaugurent le rape and revenge - l'une des nombreuses joyeusetés du cinoche d'exploitation - et devancent Massacre à la tronçonneuse sur le terrain de l'horreur "réaliste". Si The last house of the left  ne réussit pas toujours à cacher son amateurisme, il sait néanmoins tirer parti de son esthétisme cradingue et de son scénario nihiliste pour nous offrir une expérience teigneuse et franchement extrême. Et pendant ce temps-là, l'affiche du film tente de nous rassurer en nous répétant : "It's only a movie...only a movie...only a movie..."

Après un détour par la case porno sous le pseudo d'Abe Snake (The fireworks woman, 1975), notre homme retourne à l'ultra-violence avec un deuxième classique instantané : La colline a des yeux (1977). Un survival aux airs de freak show post-atomique (inoubliable Pluto, incarné par cette gueule de porte-bonheur de Michael Berryman) qui réitère l'exploit de La dernière maison sur la gauche : renverser les sacro-saintes valeurs de l'Oncle Sam en crachant un gros glaviot de sang sur la bannière étoilée. Radical, hargneux, sans espoir ni pitié, The hills have eyes impose son jeune auteur dont le talent nous explose encore à la tronche (l'attaque de la caravane est un grand moment de tension). À l'instar de Romero et de sa nuit des morts-vivants, de Hooper et de son massacre à la tronçonneuse, de Carpenter et de sa nuit des masques, Craven redéfinit le cinéma d'horreur et donne à la peur un nouveau visage, plus en phase avec les angoisses de l'époque.

Ce sens de l'à-propos, cet ancien prof de sciences humaines et de dramaturgie le met encore à profit avec ce qui demeure LE chef-d'œuvre de sa filmographie : Les griffes de la nuit (1984). Qui n'a pas cauchemardé après avoir maté ce slasher surnaturel ? Sorte de conte pour adulte dans lequel les enfants paient les erreurs des parents, A nightmare on Elm Street bénéficie d'un concept dont la force et l'originalité n'ont pas fini de nous rendre nostalgique. L'idée de ce boogeyman au look unique (le faciès calciné, les griffes acérées et le pull à rayures de Freddy Krueger ont fait le tour du monde), squattant les rêves des ados pour les tuer dans leur sommeil, est tout simplement géniale. Vicelard, flippant et intelligent, ce monument du fantastique regorge de scènes d'anthologie (le gant de l'assassin sortant tout doucement de l'eau pour "caresser" une Heather Langenkamp dormant dans son bain...). Bref, Les griffes de la nuit reste et restera une trempe fondatrice pour tous les amoureux du Mad Movies période Putters et des vidéo-clubs de quartier.

En trois films, Wes Craven a laissé son empreinte sur les décennies 1970 et 1980. Et encore, je n'ai toujours pas évoqué L'emprise des ténèbres (1988) et Shocker (1989), deux réussites clôturant en beauté les glorieuses eighties. Le premier fait partie des meilleurs longs-métrages de son auteur. Adapté de faits réels, The serpent and the rainbow (un titre original plus poétique que le banal "L'emprise des ténèbres") aborde le thème du vaudou en le situant dans un contexte politique bien particulier : la répression des miliciens Tonton Macoute dans le Haïti des années 80. Le résultat - saisissant et terrifiant - prouve que magie noire et totalitarisme ne font pas bon ménage. Traité au premier degré, soutenu par une solide toile de fond, The serpent and the rainbow mêle brillamment l'horreur sociale à l'onirisme macabre des Griffes de la nuit. Quant à Shocker, il s'agit d'une bande s'inscrivant dans la lignée de la saga Freddy. Toujours aussi inspiré, Craven y déploie un sens de l'humour survolté, voire carrément cartoonesque. Mitch Pileggi (le futur Walter Skinner de The X-Files) n'est pas en reste puisqu'il s'amuse comme un petit fou dans la peau d'Horace Pinker, un tueur en série revenant d'entre les morts et se déplaçant à travers le réseau électrique...

Les 90's démarrent elles aussi sous les meilleurs auspices. Le sous-sol de la peur (1991) est une satire sociale dans laquelle des cambrioleurs du ghetto s'introduisent dans la baraque d'un couple de psychopathe (Wendy Robie et Everett McGill, déchaînés). Très en verve, le réalisateur de La colline a des yeux orchestre un jeu de massacre sur fond de lutte des classes et débusque toute la perversité se cachant dans le foyer des plus aisés... De son côté, Freddy sort de la nuit (1994) est l'occasion pour son créateur de reprendre les rênes de son bébé et de se réapproprier une franchise en perte de vitesse. Mise en abyme et réflexion sur un genre qui - dans les années 1990 - traverse une période de vaches maigres, ce septième volet surprend par la singularité de son script. Rompant avec le schéma habituel imposé par les studios, ce nouveau cauchemar prend le risque de désorienter son public mais au final, son audace se révèle plus que payante. Deux ans plus tard, Wes Craven poursuit et peaufine ce travail "meta" avec Scream (1996), énorme succès surprise relançant la mode du slasher. Épaulé par l'écriture ingénieuse de Kevin Williamson (l'ultime twist en a laissé plus d'un sur le cul), le maître prouve qu'il n'a absolument rien perdu de son savoir-faire. Un savoir-faire toujours à l'œuvre dans l'inévitable Scream 2 (1997), une suite qui n'a pas à rougir de la comparaison avec son illustre prédécesseur, exception faite d'un scénario un poil plus prévisible.

Malgré tout, le CV de celui qui nous a quitté le 30 août dernier est aussi constitué de pièces plus mineures, comme les sympathiques mais un peu ridés La ferme de la terreur (1981), La créature du marais (1982) et L'amie mortelle (1986). Sans parler du décevant La colline a des yeux 2 (1985), un second opus au rendu très cheapos, ou encore Un vampire à Brooklyn (1995), un mélange raté d'horreur (très soft) et de comédie (moyennement drôle). À l'aube du nouveau millénaire, le réalisateur, scénariste, producteur et acteur semble vouloir prendre ses distances avec le genre qui a fait sa renommée. Dans cette optique, il dirige Meryl Streep dans le mélo La musique de mon cœur (1999). Lassé par les tueurs masqués et les effusions sanguines, Wes Craven emballe Scream 3 (2000) sans grande conviction... Après un Cursed (2005) défiguré par les frères Weinstein, le cinéaste se tourne vers le thriller mainstream avec un honnête petit B, Red eye : sous haute pression (2005). Son dernier film, le tiède et tardif Scream 4 (2011) sonne comme le testament d'un artiste ayant du mal à s'impliquer dans un projet qui ne lui ressemble plus. Mais peu importe. Le bilan reste positif. Même les champions connaissent des hauts et des bas. Grâce à quelques perles inventives et subversives, monsieur Craven est parvenu à rentrer dans l'histoire du 7ème art et à se faire une place de choix dans le cœur de tout fantasticophage qui se respecte. Fais de beaux rêves, Wes.


1972 : LA DERNIÈRE MAISON SUR LA GAUCHE
1977 : LA COLLINE A DES YEUX 
1981 : LA FERME DE LA TERREUR



1984 : LES GRIFFES DE LA NUIT

1986 : L'AMIE MORTELLE

1988 : L'EMPRISE DES TÉNÈBRES
1989 : SHOCKER


1991 : LE SOUS-SOL DE LA PEUR

1994 : FREDDY SORT DE LA NUIT

1996 : SCREAM
 

15 commentaires:

  1. Chouette hommage, d'une impeccable justesse.
    Le Wes Craven auquel je suis le plus attaché reste celui des débuts, celui de ce cinéma des 70's qui se voulait le plus réaliste possible. Avant que le subterfuge cartoon ne soit obligatoire pour atteindre le grand public et contourner la censure. Dans ce registre là aussi, Craven fut un des grands mais ça ne me touche plus guère.
    Ce qui ne lui enlève rien, contrairement à sa mort qui elle nous enlève beaucoup.
    Hugo Spanky

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    1. Merci Hugo ! J'aime aussi beaucoup les débuts de Craven, avec des films sans concessions comme La dernière maison sur la gauche et La colline a des yeux. Mais je garde une préférence pour l'effervescence créative des 80's (Les griffes de la nuit !). Pour le reste, je déplore comme toi la perte de ce grand cinéaste...

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  2. Un très bel hommage à ce maître de l'épouvante. Par contre, j'ignorais qu'il était passé (derrière la caméra évidemment) par la case porno...

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    1. Merci du compliment, Alice ! L'horreur et le porno étaient à l'époque deux genres peu dispendieux et très rentables. Avant son Driller Killer, Abel Ferrara avait lui aussi frayé avec le cinéma pour adultes (Nine lives of a wet pussy, 1976)...

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  3. Sacré hommage Max, et belle rétrospective dans le même temps! Sa carrière fut inégale mais il aura clairement créé plusieurs mythes, au moins quatre: La dernière maison sur la gauche (que je n'aime pas trop, perso), La Colline à des yeux, Les Griffes de la nuit et Scream. Je pense que bien des réalisateurs vendraient leurs âmes pour en avoir autant! Nous avons en tout cas les mêmes avis sur ses oeuvres mineures: "sympathiques mais ridées" ou "tièdes et sans conviction" comme tu le dis selon les cas!

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    1. Qui se cache derrière cet "unknown" ? Freddy Krueger ? Ghostface ? Pif et Hercule ? Mais non, c'est ce bon vieux Rigs ! Sinon, je suis bien d'accord avec toi : la carrière de Wes Craven reste inestimable et ce malgré quelques échecs. En ce qui concerne La dernière maison sur la gauche, j'aime aussi beaucoup son remake...

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  4. à dirty madeleine : par contre, je le savais pour Abel Ferrara. C'est vrai que de nombreux réalisateurs ont parfois mélangé les 2 : l'horreur et le porno

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  5. Très bel hommage Max pour ce maître de l'horreur US. Perso, son début de carrière vaut mieux que la fin qui me semble bien plus terne.
    Eh Max, j'espère que tu n'as pas l'intention d'arrêter d'écrire et d'entretenir ton blog car tu as un vrai talent d'écriture. Show must go on !

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    1. Ne t'en fais pas, j'ai bien l'intention de continuer à hanter vos rêves ! Merci encore pour tes encouragements, Roggy. J'espère que tu t'éclates bien à l'Étrange Festival !

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  6. Je suis content de ta réponse. J'ai commencé à m'affoler avec ton "The end". Et, oui, je m'éclate à l'Etrange festival !

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    1. Ah, le "The end", c'est juste pour la déco en fin de page. Ça peut porter à confusion, c'est vrai ! En tout cas, c'est sympa de t'inquiéter pour moi. Bonne journée à l'étrange festivalier !

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  7. Bon c'est étrange, ça fait plusieurs fois que je veux laisser un commentaire et que ça ne marche pas! Espérons que celle-ci est la bonne! Je disais donc que ton hommage était très touchant et permettait de faire un beau retour sur une filmo inégale. Je suis particulièrement d'accord avec ton analyse sur la fin de sa carrière, sur tes avis sur ces films un peu tièdes, comme tu le dis... Beau boulot, Maxou!

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    1. Effectivement, c'est bizarre... En tout cas, j'ai bien reçu ton message précédent, celui envoyé à partir de ton compte Google +. Mais peu importe, ça me fait deux fois plus de Rigs ! Et merci beaucoup pour tes messages !

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  8. Je rejoins l'hommage tardivement mais le coeur y est. J'ajoute une couronne mortuaire sur la tombe de Wes. D'après cette rétro, je pense avoir balayé l'essentiel de sa carrière, il me manque ses dernières réalisations, trop effrayé que je fus par des critiques oscillant entre le mitigé et le calamiteux. Je n'ai non plus eu le plaisir de croiser ces "pompieres" de jeunesse : voilà qui donnera matière à de futurs (d) ebats cinephiliques fort "chaleureux". ��

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    1. Il n'est jamais trop tard pour célébrer la carrière d'un grand artiste. Parmi les derniers feux de Wes Craven, je n'ai pas non plus eu l'occasion de voir My soul to take. Pour moi, Scream 2 serait l'ultime réussite du bonhomme... En revanche, j'aimerais moi aussi jeter un coup d'œil à l'inédit The fireworks woman (qui avait fait l'objet d'une chouette chronique dans un numéro de Metaluna).

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