Thriller

Thriller

mardi 25 août 2015

THRILLER - CRIME À FROID

Thriller - en grym film. De Bo Arne Vibenius.
Suède. 1973. 1h46.
Starring : Christina Lindberg, Heinz Hopf & Solveig Andersson.


Christina Lindberg et sa pétoire tendue vers l'infini : voilà un cliché sur lequel j'ai tant fantasmé. J'ai longtemps rêvé de Thriller, péloche aux mille promesses que je ne verrai pas avant l’avènement d'internet et du digital versatile disc. J'ai d'abord vécu le film dans ma tête, imaginant son histoire à partir des photos ornant les pages de mes canards préférés. J'ai été fasciné par la détermination de cette femme armée jusqu'aux dents et prête à en découdre avec un monde qui lui a chié dessus. Lorsque le fameux long-métrage de Bo Arne Vibenius a enfin croisé mes mirettes,  j'ai compris la colère de cette nana souillée par la forme la plus abjecte de l'exploitation de la femme par l'homme : la prostitution, cet esclavagisme récemment adoubé par Amnesty International. Mais l'heure de l'abolition a sonné. Les femmes se révoltent. Peu de temps avant la fureur de Christina/Madeleine, Meiko Kaji avait déjà foutu le feu aux burnes véreuses du Japon dans le diptyque punk et enragé, La femme scorpion et Elle s'appelait Scorpion (les meilleurs opus de la saga "Sasori", tous deux signés Shunya Itô en 1972). Plus tard, les futures guerrières du "rape and revenge" (film de viol et de vengeance, tout est dit) se souviendront de leurs modèles suédois et nippon. En 1978, Camille Keaton crache sur la tombe de ses bourreaux dans I spit on your grave et la settima donna Florinda Bolkan tient tête à ses agresseurs dans La dernière maison sur la plage. En 1980, Annie Belle et ses copines font un coup tordu aux voyous qui se sont pointés dans La maison au fond du parc. En 1981, la fausse nonne Zoë Lund joue les anges de la vengeance et flingue les queutards dans Ms. 45. En 1983, Sondra Locke tire dans les roustons de ceux qui l'ont jadis violés dans Sudden Impact - le retour de l'inspecteur Harry. En 2007, Rosario Dawson piège le mec qui lui a manqué de respect dans Descent et lui fait passer l'envie de recommencer. L'une des rares œuvres du genre à être dirigée par une femme, en l'occurrence Talia Lugacy...

Mais revenons-en à Thriller. Dans les bois automnaux de la campagne suédoise, une gamine promène sa légèreté en glissant sur les feuilles mortes. Sur le chemin, elle croise un vieillard sénile qui ne tarde pas à abuser d'elle. Traumatisée, la fillette perd l'usage de la parole. Bien des années plus tard, la petite Madeleine a bien grandi (et se présente sous les traits de Christina Lindberg) mais n'a toujours pas retrouvé sa voix. Elle bosse désormais dans la ferme de ses parents, apaisée par la bienveillance des animaux qui l'entourent. Son père lui suggère bientôt une pause et, dans cet objectif, Madeleine part choper son bus pour aller faire un tour en ville. Malheureusement, elle le loupe. C'est à ce moment-là que le Diable débarque avec sa voiture de sport et propose à la jeune femme de l'emmener où elle veut. Le type s'appelle Tony (Heinz Hopf) et fait du gringue à sa passagère. Après un dîner au resto, le monsieur invite sa belle chez lui et la soirée romantique vire au cauchemar. Madeleine est droguée à son insu et rendue dépendante à l'héroïne. À la tête d'un réseau de prostitution, Tony oblige sa captive à ouvrir les jambes pour sa clientèle. Très persuasif, le mac n'hésite pas à planter son scalpel dans l'œil de sa nouvelle gagneuse. Asservie par cette merde qui coule désormais dans ses veines, Madeleine obéit à son geôlier et se fait violer par de nombreux michetons. Le prix à payer pour s'envoyer tous les jours une double dose d'héro. Malgré tout, elle compte bien se sortir de là. Avec le pognon qu'elle se fait, elle s'offre des cours d'arts martiaux, de tir à l'arme à feu et de conduite automobile. Elle utilise son jour de congé hebdomadaire pour s'entraîner, encore et encore. Lentement sa vengeance se met en place. Le feu est plus fort que le foutre... Cru et glacial, Thriller n'a vraiment rien d'érotique. La partie "rape" du film prend la forme d'un huis clos suffocant et répétitif dans lequel l'infortunée Madeleine - enfermée dans une piaule sinistre - encaisse tous les outrages sexuels. Les clients se succèdent, le calvaire ne semble jamais s'arrêter. Si les inserts hard sont aussi gratuits que mal foutus, ils renforcent néanmoins la laideur et la brutalité de ces scènes. Les gros plans d'une Lindberg muette et en larmes dégagent une certaine crasse sensitive qui s'accroche au spectateur comme une tache de sang (ou de sperme) séché.

 
Ni excitant ni glamour, Crime à froid (titre hérité de la VHS française, le film n'ayant connu ici qu'une distribution par ce biais-là - exception faite de l'avant-première cannoise de 1973) ne cherche jamais à ménager les voyeurs que nous sommes. L'énucléation subit par Madeleine est shootée frontalement et ne laisse aucune place à la suggestion. Douloureux, surtout lorsque l'on apprend qu'il s'agirait d'un véritable œil, celui d'une jeune suicidée que le réalisateur aurait crevé pour les besoins du film (une anecdote relatée par la miss Lindberg dans les bonus du dvd paru chez Bach Films). Un acte répréhensible qui, à l'écran, accouche d'une scène choc digne d'Un chien andalou... Si la violence se veut réaliste, elle est toutefois contrebalancée par de grosses ellipses enlevant toute vraisemblance à l'histoire (l'héroïne s'initie à l'autodéfense sans trop s'inquiéter de son souteneur). Mais tel n'est pas le propos d'un Bo Arne Vibenius qui préfère donner à son œuvre des allures de cauchemar éveillé. Éclairé par des lumières obscures et hanté par des sons distordus, They call her one eye (l'un des trois blazes américains du métrage avec Thriller - a cruel picture et un Hooker's revenge pas piqué des hannetons) adopte un rythme lent et fluide. Le temps s'écoule comme une plaie hémorragique qui prendrait des plombes à vider un blessé de tout son jus. Éprouvant, voire sadique mais au final, la cadence importe peu : la faucheuse nous attend toujours au bout du chemin. Chez Alex Fridolinski (le pseudo de Bo Arne Vibenius), un ballet hypnotique et écarlate accompagne les exécutions de tous les pourris ayant maltraité la redoutable borgnesse. Une vendetta sublimée à l'image par des ralentis extrêmes et des longs cris d'agonie. L'intensité de ces magnifiques instants de souffrance et de mort culmine lors d'un final resté dans toutes les mémoires. Le duel westernien qui clôt les hostilités est transfiguré par une bande-son liturgique faisant de Madeleine un ange exterminateur. Mystique et funèbre, le climax de Crime à froid intronise Bo Arne Vibenius au Panthéon du Bis.

Pourtant, la carrière du cinéaste est plutôt discrète avec seulement trois bandes à son actif. Après avoir assisté Ingmar Bergman sur Persona (1966) et L'heure du loup (1968), notre homme écrit, produit et réalise son premier effort en 1969 avec le "familial" Hur Marie träffade Fredrik (soit "Comment Marie a rencontré Fredrik"). La chose ne rapporte pas assez de couronnes suédoises à son auteur qui se tourne alors vers le sexe et la violence pour se refaire. Après Thriller, Vibenius confirme que le cinoche d'exploitation lui sied mieux que les films pour mioches avec Breaking point (1975). Une plongée dans les fantasmes meurtriers d'un refoulé sexuel... Rembobinons maintenant jusqu'en 1973, année où le Bo met toutes les chances de son côté pour nous offrir un classique instantané. Pour cela, il fait appel à la reine de l'érotisme scandinave : Christina Lindberg. Pour endosser les frusques de cette femme mutilée dans sa chair et dans son âme, la comédienne donne tout ce qu'elle a dans le bide et se montre bluffante de bout en bout. Interdite de dialogue par un réalisateur doutant de son talent d'actrice, l'Inga de Maid in Sweden transforme alors cet handicap en atout, rendant son visage aussi éloquent que les mots et bougeant son corps comme une arme gracile et affûtée. De la victime au regard timide, cible idéale pour le vicelard Heinz Hopf (qui s'en prenait déjà à Christina dans La possédée - 1971) à la flingueuse appuyant sur la détente sans sourciller, Lindberg relève tous les défis d'un emploi difficile, tant physiquement que psychologiquement. Elle a même appris à se battre et à tirer pour mieux botter le cul et refroidir ses ennemis. De quoi peaufiner une performance digne de ce nom et transcender un personnage (et un film) résolument culte, icône absolue du rape and revenge et amazone tragique des cinoches de quartier. Un rôle tellement marquant que Christina Lindberg le reprendra à plusieurs reprises. Tout d'abord, dans l'inédit Sex, lies and video violence (Richard Holm, 2000), un long-métrage parodique bourré de références aux films de genre. Ensuite dans l'inachevé Cry for revenge, une bande estampillée grindhouse dont le tournage est actuellement en stand-by faute de thune. Et enfin, dans un clip des métalleux suédois de Lugnet que je vous invite à découvrir via ce lien. Des apparitions en forme de clin d’œil (hum...) qui prouvent que le shotgun et le bandeau oculaire de Madeleine (appelée aussi Frigga dans la version anglaise, ça je ne vous l'avais pas encore dit) ont laissé des traces indélébiles sur le cortex cérébral des cinéphages. Un film aussi cruel ne s'oublie jamais.

DVD disponible chez Bach Films.


Christina Lindberg dans Thriller - Crime à froid :
la vengeance est un plat qui se mange froid. Surtout en Suède.
 

18 commentaires:

  1. La référence duu rape and revenge ni plus ni moins. Une perle noire et aussi un film de son époque, donc le reflet d'une idéologie, avec un joug masculin, presque une phallocratie, qu'il faut à tout prix éliminer. 10 ans plus tard, la belle Frigga continuera son processus d'extermination dans L'Ange la vengeance. Comme un symbole, même grimé en femme, l'homme doit être éliminé...

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    1. C'est vrai, il souffle sur Thriller un vent de révolte propre aux années 70. Signe des temps, une femme prend les armes pour se venger du patriarcat. Dans le cadre d'un film de genre, ce n'était pas si courant que ça à l'époque... Pour moi, Christina Lindberg demeure la femme forte ultime et la plus belle représentante d'un 7ème art subversif et sulfureux.

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  2. Tu pourrais prévenir satanas ! Bienvenu par ici, on est cousin dorénavant )))))
    Je te colle dans le blogroll de Ranx à la place de la version overblog alors ? Tu les as abandonné définitivement ?
    Hugo Spanky

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    1. Salut Hugo, ravi de te retrouver ! Et oui, la version Overblog de The Dirty Cinema s'est arrêtée pour mieux revenir chez Blogger. J'en profite d'ailleurs pour te rajouter dans ma vallée of the Blogger blogs. Voilà, c'est fait !

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  3. Oui, ce qui est amusant par ailleurs, c'est que cette héroïne se transmue en homme pour imposer sa vindicte. Elle prend les armes et mène une guerre impitoyable

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    1. Pour vaincre la bête, il faut aussi en devenir une à son tour...

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  4. ça faisait un moment qu'elle nous faisait de l'œil en tête de gondole, la voici maintenant en rayon dans mon Dirty Cinema préféré, examinée, disséquée, décortiquée comme il se doit. Tu fais de rappeler les précédents nippons qui mirent entre les mains de la jeune fille sans défense le sabre de la vengeance. Vibenius ne fait qu'armer autrement cette pauvre muette au visage de gamine qui vous rabaisse la braguette en deux coups de chevrotine à sanglier. Encore une qui a tapé dans l'œil du plus célèbre Quentin des vidéoclubs d'Hermosa Beach, au point de devenir la matrice de son Elle Driver. En voilà une autre qu'on attend au tournant.

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    1. Merci beaucoup Prince, il fallait bien que je lui dise un jour à quel point je la kiffe, cette Madeleine ! Ravi que ma petite bafouille t'ait plu, en tout cas.

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  5. Je t'avoue que je n'ai jamais vu le film (je l'ai raté à l'Etrange festival...). Mais, ton amour immodéré pour la donzelle et ta belle plume glissant sur ce "Thriller" comme personne me donnent vraiment très envie de le voir (il serait temps !).

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    1. Merci Roggy, c'est sympa ! Je ne peux que te conseiller ce Crime à froid. Si ton chemin croise celui de Madeleine/Lindberg, n'hésite pas !

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  6. Vu il y a peu et je suis bien d'accord avec ton excellente (as always) chronique! T'as sans doute eu un peu la pression vu que ce film est un peu la mascotte de Dirty Cinema mais rassure-toi, tu lui as rendu justice! Je lui reproche (au film, pas à la chronique) un rythme en dents de scie, notamment des ralentis exagérément longs lors des meurtres. Pour le reste, c'est du cinoche grindhouse, du pur, du vrai, du bio!

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    1. Merci Rigs ! Tu me rassures car c'est pas toujours évident de chroniquer un classique, surtout un pur grindhouse "bio" comme Thriller ! Quant à son rythme particulier et ses ralentis extrêmes, je comprends qu'ils puissent gêner. Il y a un petit côté expérimental dans le style de Vibenius, je trouve...

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  7. Du pur cinéma d'exploitation avec ses qualités (la nymphette vengeresse) et ses défauts (le réal fait pas mal de remplissage à l'image des nombreux ralentis pas toujours bien utilisés).
    j'avais justement il y a quelques semaines fabriqué plusieurs gifs tirés du film : http://therockyhorrorcriticshow.tumblr.com/tagged/thriller

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    1. Merci Doc, tes gifs sont superbes ! Du coup, je vais en profiter pour découvrir ton tumblr.

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  8. Ha la la, je vois que tu ne te lasses pas de la belle et dangereuse Christina. Mais comme le pourrait-on ?

    Sans contexte le rôle de sa vie. Le film de sa vie pour Bo Arne Vibenius, et surtout un des films de genre les plus marquants, sans même rentrer dans sa sous-catégorie des Rape & Revenge que je trouve bien trop réductrice, et qui m'évoque bien trop de nanards déprimants... Seul I Spit on your Grave peut jouer dans la même court à mes yeux.

    Bien à toi.
    Z.

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    1. Merci Z pour ton commentaire ! Que ce soit pour son réalisateur et sa vedette ou pour le spectateur devant son écran, Thriller reste une expérience indélébile. En ce qui concerne le rape and revenge, je pourrais aussi te conseiller le fabuleux Ms.45 (aka L'ange de la vengeance), l'un des meilleurs Abel Ferrara...

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    2. Mais au fait, je ne vois pas de mailing list sur ton site. Comment peut-on rester informé de ton sale cinéma (2) ?

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    3. Je viens d'installer en haut à droite un petit gadget intitulé "Me suivre par e-mail". Je n'y avais pas encore pensé, bonne idée Z !

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